LE MONDE, 14 novembre 1998

Les pédiatres de ville ont peur de disparaître du paysage médical

La réforme des études médicales pour remédier aux spécialités "sinistrées"

LES PEDIATRES ont fait cause commune avec les gynécologues. Un comité de défense de la gynécologie et un collectif des pédiatres libéraux se sont récemment rapprochés pour dénoncer la " disparition " programmée de leur profession. Leurs craintes sont non seulement liées au problème du non- renouvellement de leurs effectifs dans un avenir proche, mais aussi à la réforme des études médicales actuellement en préparation au ministère de l'éducation nationale et au secrétariat d'Etat à la santé.

Confrontés à la réduction du nombre d'étudiants dans leur spécialité, ils estiment que, " dans vingt ans, les gynécologues et pédiatres non hospitaliers auront disparu ". Au 1er janvier 1997, on comptait par exemple 4 657 gynécologues obstétriciens (dont 3 352 installés en libéral), dont près d'un quart étaient âgés de plus de cinquante ans. Alors que 75 à 85 gynécologues obstétriciens sont formés chaque année, les experts ont calculé qu'environ 125 praticiens sortiront de la discipline en l'an 2000, 216 en 2003 et 270 en 2007. La relève ne sera donc pas assurée. L'équation est la même dans d'autres spécialités, et particulièrement chez les anesthésistes- réanimateurs, dont les effectifs seront, à moyen terme, déficitaires ( Le Monde du 16 janvier).

La réforme des études médicales doit permettre de remédier à ces carences annoncées. Ses modalités sont en cours de discussion mais, dans l'entourage de Bernard Kouchner, on précise que la modification du deuxième cycle des études médicales devrait entrer en vigueur pour la rentrée universitaire de 1999 et celle du troisième cycle en 2001. Pour autant, la réflexion sur le premier cycle et sur le fameux numerus clausus, qui fixe par faculté les quotas d'étudiants admissibles en deuxième année, a été différée.

SELECTION PAR L'ECHEC

Le projet de réforme prévoit notamment la suppression du concours de l'internat, une spécificité française qui constitue la seule voie de formation des médecins spécialistes et qui, de facto, opère une sélection par l'échec des futurs généralistes. En plus des six filières de spécialisation existantes (spécialités médicales, spécialités chirurgicales, biologie médicale, psychiatrie, médecine du travail et santé publique), la création de nouvelles filières spécifiques est envisagée : la gynécologie-obstétrique, l'anesthésie- réanimation et la pédiatrie. Le troisième cycle de médecine générale pourrait en outre être allongé de deux ans et demi (sa durée actuelle) à trois ans, et ce afin de permettre aux généralistes de prendre en charge certains actes actuellement réservés aux spécialistes et d'approfondir leur formation en gynécologie obstétrique, en pédiatrie et en médecine d'urgence. " Le projet de réforme des études médicales prévoit que, dans quelques années, ce seront les médecins généralistes qui prendront en charge, en cabinet libéral ou en dispensaire, la surveillance et le traitement des nourrissons et des enfants, ainsi que le suivi gynécologique des femmes (grossesses, frottis cervicaux, infections gynécologiques, contraception, traitements hormonaux et substitutifs) ", s'émeuvent gynécologues et pédiatres .

Il est vrai que les pouvoirs publics cherchent aujourd'hui à renforcer la place du médecin généraliste, pour en faire le pivot du système de soins. Un tel bouleversement des pratiques et des mentalités prendra du temps et n'ira pas sans soulever de nombreuses difficultés, liées notamment à des questions de concurrence au sein du corps médical.

LAURENCE FOLLEA

Les pédiatres de ville ont peur de disparaître du paysage médical

TROIS QUESTIONS A ... ALDO NAOURI

1 Vous êtes pédiatre libéral, spécialiste des relations intrafamiliales. Estimez-vous que votre profession est menacée ?

Si la formation des pédiatres n'est pas adaptée, on va vers la mort de la pédiatrie. Pour rattraper les dégâts de la guerre, la France de la reconstruction a fabriqué des pédiatres qui sont parvenus à diminuer considérablement la mortalité infantile. Les généralistes se sont inspirés de leurs pratiques. Aujourd'hui, les bébés sont extrêmement sains, et la pratique des pédiatres oscille entre une médecine vétérinaire des petits maux et une place de conseiller en élevage des enfants. 2 Quel serait le meilleur choix pour assurer leur survie ?

Dans la première direction, nous nous trouvons en conformité avec une logique comptable inattaquable. Ce que le gouvernement demande de façon codée aux pédiatres, ce n'est pas d'être des médecins humanistes mais d'assurer la bonne santé physique des patients en générant un minimum de dépenses. Ce que peuvent faire les généralistes, sans différence notable sur le plan de la mortalité infantile. Mais les généralistes sont tellement maltraités par les conditions financières de leur exercice qu'ils n'ont guère le temps d'aider à la rencontre entre les parents et leur enfant, cet inconnu qui vient malmener le couple. Les problèmes qui ne demandaient qu'à s'exprimer ne s'exprimeront plus, et seront transmis, sous une forme amplifiée, à l'enfant. On bricolera sans doute un système d'aide psychologique pour tenter de réparer les dégâts... 3 L'avenir est-il donc aux pédiatres " conseillers en élevage " ?

Probablement, car les familles sont très demandeuses de conseils. L'enfant est devenu une valeur refuge dans un monde dont l'hostilité est de plus en plus flagrante. Ce qui explique le surinvestissement et la focalisation des parents sur leurs enfants. Rien, hélas, ne forme les pédiatres à ce rôle de conseil, spécificité de la pédiatrie de ville. Ils sont démunis, alors ils innovent avec ce qu'ils ont en eux en tant qu'humains. Le mieux que l'on puisse faire serait de revoir les études de pédiatrie, qui forment des savants ayant rarement l'occasion d'utiliser leur science. Durant un tel cursus, il n'est jamais question des parents, ni d'affect, d'émotion, de lien. L'enfant est seulement un corps.

PROPOS RECUEILLIS PAR PASCALE KREMER

Les pédiatres de ville ont peur de disparaître du paysage médical

La réforme des études médicales pour remédier aux spécialités "sinistrées"

LES PEDIATRES ont fait cause commune avec les gynécologues. Un comité de défense de la gynécologie et un collectif des pédiatres libéraux se sont récemment rapprochés pour dénoncer la " disparition " programmée de leur profession. Leurs craintes sont non seulement liées au problème du non- renouvellement de leurs effectifs dans un avenir proche, mais aussi à la réforme des études médicales actuellement en préparation au ministère de l'éducation nationale et au secrétariat d'Etat à la santé.

Confrontés à la réduction du nombre d'étudiants dans leur spécialité, ils estiment que, " dans vingt ans, les gynécologues et pédiatres non hospitaliers auront disparu ". Au 1er janvier 1997, on comptait par exemple 4 657 gynécologues obstétriciens (dont 3 352 installés en libéral), dont près d'un quart étaient âgés de plus de cinquante ans. Alors que 75 à 85 gynécologues obstétriciens sont formés chaque année, les experts ont calculé qu'environ 125 praticiens sortiront de la discipline en l'an 2000, 216 en 2003 et 270 en 2007. La relève ne sera donc pas assurée. L'équation est la même dans d'autres spécialités, et particulièrement chez les anesthésistes- réanimateurs, dont les effectifs seront, à moyen terme, déficitaires ( Le Monde du 16 janvier).

La réforme des études médicales doit permettre de remédier à ces carences annoncées. Ses modalités sont en cours de discussion mais, dans l'entourage de Bernard Kouchner, on précise que la modification du deuxième cycle des études médicales devrait entrer en vigueur pour la rentrée universitaire de 1999 et celle du troisième cycle en 2001. Pour autant, la réflexion sur le premier cycle et sur le fameux numerus clausus, qui fixe par faculté les quotas d'étudiants admissibles en deuxième année, a été différée.

SELECTION PAR L'ECHEC

Le projet de réforme prévoit notamment la suppression du concours de l'internat, une spécificité française qui constitue la seule voie de formation des médecins spécialistes et qui, de facto, opère une sélection par l'échec des futurs généralistes. En plus des six filières de spécialisation existantes (spécialités médicales, spécialités chirurgicales, biologie médicale, psychiatrie, médecine du travail et santé publique), la création de nouvelles filières spécifiques est envisagée : la gynécologie-obstétrique, l'anesthésie- réanimation et la pédiatrie. Le troisième cycle de médecine générale pourrait en outre être allongé de deux ans et demi (sa durée actuelle) à trois ans, et ce afin de permettre aux généralistes de prendre en charge certains actes actuellement réservés aux spécialistes et d'approfondir leur formation en gynécologie obstétrique, en pédiatrie et en médecine d'urgence. " Le projet de réforme des études médicales prévoit que, dans quelques années, ce seront les médecins généralistes qui prendront en charge, en cabinet libéral ou en dispensaire, la surveillance et le traitement des nourrissons et des enfants, ainsi que le suivi gynécologique des femmes (grossesses, frottis cervicaux, infections gynécologiques, contraception, traitements hormonaux et substitutifs) ", s'émeuvent gynécologues et pédiatres .

Il est vrai que les pouvoirs publics cherchent aujourd'hui à renforcer la place du médecin généraliste, pour en faire le pivot du système de soins. Un tel bouleversement des pratiques et des mentalités prendra du temps et n'ira pas sans soulever de nombreuses difficultés, liées notamment à des questions de concurrence au sein du corps médical.

LAURENCE FOLLEA
PROPOS RECUEILLIS PAR PASCALE KREMER