SUZANNE CIRIC 69 ans, dernière pédiatre de Saint-Ouen
(Seine-Saint-Denis) MARDI 15 MAI 2001
AU
FOND DE IA COUR la porte du pavillon est ouverte. De cette maison isolée du tumulte de
Saint-Ouen, le docteur Ciric a fait son cabinet Cinq jours et demi par semaine dont tous
les samedis. elle y reçoit enfants et parent un peu comme chez elle : " Mes patients
mappellent tous Ciric, Suzanne, jaurais pas aimé, ça fait
voyante " , Suzanne Ciric, pédiatre ici depuis trente-quatre ans, va bientôt
jeter léponge. Et après elle, Saint-Ouen et ses 40.000 habitants devront courir
Clichy, Bagnolet ou Paris pour trouver un pédiatre. " jai vêcu trente-cinq
ans de bonheur mais pour la première fois, cet hiver, jai
traîné la jambe
pour venir travailler. Je men fiche pas mal davoir lâge que jai,
mais là, jai craqué de fatigue. Depuis le mois de février, je leur dis à tous
" Mes enfants, je men vais bientôt "
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"
Si on n'est pas remplacés, ce sera lhorreur "
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Dans
son bureau, flâne une odeur de tabac froid. Entre deux petits pa tients, Suzanne allume
sa Gauloise filtre " Il y a quelques années, je fumais devant les parents.
Aujourdhui, c'est fini. On ne peut faire la leçon aux parents sur la bronchiolite
et puis fumer
" Jeudi après-midi,sa seule demi-journée de libre, Ciric
devrait déjà être chez elle, mais elle fait du rabe pour Hugo, six mois et déjà an
lourd passe médical: " Il m'a tout fait celui-là, une bronchiolite, deux
gastro-entérites et puis, le 23 avril dernier, une méningite fulgurante, la seconde de
toute ma carrière. Heureusement, il est tiré daffaire "
Hugo
sourit ravi dêtre au centre de la discussion tandis que Véronique, sa maman
sinterroge sur lavenir. " Je ne sais pas comment on va faire quand
Ciric ne sera plus là. On ira à l'hôpital Necker pour les choses sérieuses; et chez un
généraliste pour les rhumes. Mais cest pas pareil. Ciric, je peux lembêter
au téléphone quand je veux lui poser n'importe quelle question sur lalimentation
le sommeil
Quand je suis inquiète sur le poids dHugo, je passe le peser. Elle
connaît tout sur les enfants, c'est son métier. Quelquefois, elle me garde me heure pour
discuter. Je ne crois pas que je pourrais avoir la même confiance et la même écoute
avec un médecin généraliste "
Chez
Ciric, le téléphone sonne inlassablement " Vous écoutez votre bébé,
madame, vous nécoutez personne dautre. Si elle a faim, il faut augmenter les
doses
Le Pentacoq, je le fais à trois mois, pas avant, laissez-le
tranquille
" Réduire le métier de pédiatre au médecin des otites et
des vaccins est pour Ciric, comme pour tous les pédiatres, une
aberration. " Il se passe des choses extraordinaires dans le cabinet ,en
une heure,vous arrivez à dénouer des histoires familiales, juste en parlant. Il faut
prendre le temps pour cela.Je pense à cette petite fille que les parents mont
amenée, inquiets, Elle vomissait à lécole.. Nous avons parlé toutes les deux
Elle croyait que sa maman, ne laimait pas. Après me heure, elles sont reparties
bras dessus, bras dessous. "
Pour
que perdure cette pédiatrie-là, Suzanne Ciric se cherche un successeur depuis plusieurs
mois, en vain "J'appelle tous les chefs de service des hôpitaux du coin et tous mes
copains pour leur dire que je vais partir. Je leur demande de me trouver un chef de
clinique, un type qui. pourra prendre 250 F (38,11 E la consultation. A 150 F (22,87 E),
il ne peut pas gagner sa vie ou alors il passe an quart d'heure par enfant, c'est pas du
boulot Hier, le patron des urgences de lhôpital Robert-Debré ma
dit " Faut continuer, Mme Ciric, il nest pas possible quune
ville de 40.000 habitants se retrouve sans pédiatre " Ses urgences, cest
déjà la salle des pas perdus, il sait bien que, si moi ou dautres, on nest
pas remplacés, ce sera lhorreur. "
Corinne Thébault
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