Le Parisien , 15 mai 2001

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Les pédiatres menacés de disparition
Leur nombre pourrait être divisé par trois en 25 ans. Cette spécialité, qui permet de détecter de graves problèmes ou de résoudre les petits conflits, n'attire plus les futurs médecins.


Il y avait plus de 3.000 pédiatres en 1995. En 2020, avec le jeu des départs à la retraite et le faible nombre d'étudiants formés chaque année, la France n'en comptera plus que 1.100. Sur ce petit millier, certains choisiront de rester à l'hôpital car en ville, sauf à exercer dans des quartiers particulièrement favorisés, la pédiatrie paye mal. En moyenne, les pédiatres libéraux gagnent 329.000 francs (50.155 euros) par an avant impôt... soit trois fois moins que les radiologues. Pas de quoi tenter des jeunes internes !
Au point que la spécialité n'est pas sûre de perdurer. Depuis longtemps, les pouvoirs publics ont dans l'idée de former davantage les généralistes à la pédiatrie, ce que Bernard Kouchner nous confirme. Pour les familles, le pédiatre, c'est d'abord le médecin qui, en maternité, à la naissance, examine les nourrissons, prescrit les examens nécessaires pour détecter toute infection ou maladie. Une fois la maman rentrée à la maison, c'est lui qui va suivre la santé de l'enfant jusqu'à 15-16 ans. Il surveille son évolution (poids, taille, corpulence) effectue les vaccins et traite les pathologies classiques de l'enfant.
Mais le pédiatre, c'est aussi le médecin qui conseille les parents devant un trouble du sommeil, de l'appétit, l'alimentation des premiers mois et toutes les difficultés d'éducation. Face à l'échec soclaire, à un enfant hyperactif ou au contraire un adolescent particulièrement triste, face à des difficultés de relation avec les parents, les familles font appel aujourd'hui au pédiatre. Celui-ci travaille en général avec un réseau de spécialistes de l'enfance (psychomotriciens, psychologues, orthophonistes) auquel il peut adresser en cas de difficulté.
Pour attirer l'attention sur leur possible disparition, un Collectif des pédiatres s'est crée en 1996. Une pétition pour «sauver la pédiatrie de ville» a recueilli 200.000 signatures. Aux côtés des gynécologues médicaux, ils manifesteront en octobre prochain pour réclamer des postes supplémentaires aux pouvoirs publics. Si vous exprimer sur cette question, participez au forum proposé sur le site du parisien.com : «La disparition des médecins spécialistes vous inquiète-t-elle ?».

Corinne Thébault

Le Parisien , mardi 15 mai 2001, 8h47

" Avec les enfants, il faut prendre le temps de parler "

SUZANNE CIRIC 69 ans, dernière pédiatre de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) MARDI 15 MAI 2001

AU FOND DE IA COUR la porte du pavillon est ouverte. De cette maison isolée du tumulte de Saint-Ouen, le docteur Ciric a fait son cabinet Cinq jours et demi par semaine dont tous les samedis. elle y reçoit enfants et parent un peu comme chez elle : " Mes patients m’appellent tous Ciric, Suzanne, j’aurais pas aimé, ça fait voyante " , Suzanne Ciric, pédiatre ici depuis trente-quatre ans, va bientôt jeter l’éponge. Et après elle, Saint-Ouen et ses 40.000 habitants devront courir Clichy, Bagnolet ou Paris pour trouver un pédiatre. " j’ai vêcu trente-cinq ans de bonheur mais pour la première fois, cet hiver, j’ai

traîné la jambe pour venir travailler. Je m’en fiche pas mal d’avoir l’âge que j’ai, mais là, j’ai craqué de fatigue. Depuis le mois de février, je leur dis à tous "  Mes enfants, je m’en vais bientôt "

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" Si on n'est pas remplacés, ce sera l’horreur "

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Dans son bureau, flâne une odeur de tabac froid. Entre deux petits pa tients, Suzanne allume sa Gauloise filtre " Il y a quelques années, je fumais devant les parents. Aujourd’hui, c'est fini. On ne peut faire la leçon aux parents sur la bronchiolite et puis fumer … " Jeudi après-midi,sa seule demi-journée de libre, Ciric devrait déjà être chez elle, mais elle fait du rabe pour Hugo, six mois et déjà an lourd passe médical: " Il m'a tout fait celui-là, une bronchiolite, deux gastro-entérites et puis, le 23 avril dernier, une méningite fulgurante, la seconde de toute ma carrière. Heureusement, il est tiré d’affaire "

Hugo sourit ravi d’être au centre de la discussion tandis que Véronique, sa maman s’interroge sur l’avenir. " Je ne sais pas comment on va faire quand Ciric ne sera plus là. On ira à l'hôpital Necker pour les choses sérieuses; et chez un généraliste pour les rhumes. Mais c’est pas pareil. Ciric, je peux l’embêter au téléphone quand je veux lui poser n'importe quelle question sur l’alimentation le sommeil… Quand je suis inquiète sur le poids d’Hugo, je passe le peser. Elle connaît tout sur les enfants, c'est son métier. Quelquefois, elle me garde me heure pour discuter. Je ne crois pas que je pourrais avoir la même confiance et la même écoute avec un médecin généraliste "

Chez Ciric, le téléphone sonne inlassablement " Vous écoutez votre bébé, madame, vous n’écoutez personne d’autre. Si elle a faim, il faut augmenter les doses…Le Pentacoq, je le fais à trois mois, pas avant, laissez-le tranquille… " Réduire le métier de pédiatre au médecin des otites et des vaccins est pour Ciric, comme pour tous les pédiatres, une aberration. " Il se passe des choses extraordinaires dans le cabinet ,en une heure,vous arrivez à dénouer des histoires familiales, juste en parlant. Il faut prendre le temps pour cela.Je pense à cette petite fille que les parents m’ont amenée, inquiets, Elle vomissait à l’école.. Nous avons parlé toutes les deux Elle croyait que sa maman, ne l’aimait pas. Après me heure, elles sont reparties bras dessus, bras dessous. "

Pour que perdure cette pédiatrie-là, Suzanne Ciric se cherche un successeur depuis plusieurs mois, en vain "J'appelle tous les chefs de service des hôpitaux du coin et tous mes copains pour leur dire que je vais partir. Je leur demande de me trouver un chef de clinique, un type qui. pourra prendre 250 F (38,11 E la consultation. A 150 F (22,87 E), il ne peut pas gagner sa vie ou alors il passe an quart d'heure par enfant, c'est pas du boulot Hier, le patron des urgences de l’hôpital Robert-Debré m’a dit " Faut continuer, Mme Ciric, il n’est pas possible qu’une ville de 40.000 habitants se retrouve sans pédiatre " Ses urgences, c’est déjà la salle des pas perdus, il sait bien que, si moi ou d’autres, on n’est pas remplacés, ce sera l’horreur. "

Corinne Thébault