Lettre ouverte aux Mandarins de la Pédiatrie

(Publiée dans le Quotidien du Médecin du 3 Juin 1998)

 

"  Dis, Maman, c’était quoi un pédiatre ? "  demande Chloé.

La maman: "  à la clinique, quand tu es née, il y a eu un problème et on a du me faire une césarienne ; tu n’as pas crié tout de suite mais le pédiatre s’est occupé de toi immédiatement et ça s’est bien passé. Ensuite, avec ton papa, on t’a emmenée à son cabinet ; je me souviens de la 1 ère visite, tu avais quelques jours, tu pleurais tout le temps, on ne savait pas quoi faire, on était perdus ; il t’a examinée, nous a dit que tu étais en pleine forme et on lui a posé plein de questions ; en partant on était rassurés. Après, on est toujours retournés chez lui. Quand tu étais malade ; il s’arrangeait pour te voir en urgence. Je me souviens aussi qu’il donnait beaucoup de conseils par téléphone, des fois ça évitait une consultation.

On pouvait parler de beaucoup de choses avec lui, il prenait le temps de nous écouter, il jouait avec toi pour te rassurer "  Chloé : "  Oui, je me souviens, je lui faisais même des dessins qu’il mettait sur son mur, il en avait plein ! Et pourquoi vous ne m’emmenez plus chez lui? "  La maman : "   Eh bien, il a pris sa retraîte et n’a trouvé personne pour lui succéder ; il n’y a plus de pédiatre dans la ville. " 

Nous sommes en 2010, et ce n’est malheureusement pas de la Pédiatrie-fiction.

Grâce à vous, Chers Maîtres, ce savoir-faire mis au service de l’enfant aura totalement disparu dans 15 ans;

Vous avez en effet décidé(ou laissé faire ce qui revient au même) la limitation du nombre de pédiatres formé par an à 100, ce qui permet tout juste de pourvoir les postes hospitaliers et qui voue à une mort certaine la pédiatrie libérale, de PMI, scolaire et institutionnelle. Dans quel but , la seule pédiatrie honorable est-elle celle qui se pratique à l’hôpital ?

La plupart d’entre-vous ne savent pas ce qu’est notre travail quotidien; sinon vous n’auriez pas proposé, face à la pénurie de pédiatres, que ces derniers voient les enfants uniquement aux " âges-clés ": la naissance, 9 mois, 2 ans, 6 ans et l’entrée dans l’adolescence; pourquoi découper en tranches une vie d’enfant alors que notre pratique repose au contraire sur la connaissance profonde de l’enfant et de son entourage tout au long de son évolution. C’est une vision de technocrate et non pas de médecin. Un stage chez vos confrères libéraux vous ouvrirait les yeux, vous êtes invités !

Dernière idée géniale: former des généralistes à la pédiatrie en 2 ans alors que nous avons fait 4 ans de spécialité et que les recommandations européennes sont de 5 ans !

Vous êtes les " décideurs ",votre rôle était d’imaginer la Pédiatrie dans 20 ans, comme Robert Debré l’a fait à son époque, mais au lieu de ça, que voit-on : une absence de vision à long terme qui génère une pénurie à tous les niveaux(aussi bien en libéral que dans les services hospitaliers qui manquent de médecins pour fonctionner) une mentalité d’un autre âge jalouse de ses privilèges plus soucieuse d’avoir " son service de pointe "(alors que les besoins sont déjà largement couverts)), ou " son SMUR Pédiatrique "(alors que ceux qui existent ont de plus en plus de mal à fonctionner), et toujours la même propension à vouloir garder " ses malades "dans son propre circuit

Nous ne nous mêlons pas de vous donner des leçons dans votre domaine de compétence (réanimation, hématologie, ou … conversation de salon pour certain), alors, s’il vous plaît, arrêtez de décider pour nous, nous ne vous avons pas donné mandat pour cela ou alors nous aurions choisi des gens plus compétents.

Vous vous êtes glissés tout naturellement dans les habits des Mandarins qui vous ont précédé et continuez de faire la pluie et le beau temps dans le paysage pédiatrique français. En octobre 1995, vous avez célébré une grand-messe solennelle, les Assises Nationales de la Médecine de l’Enfant ; 2 ans1/2 plus tard, nous en sommes au même point.

Pas tout à fait peut-être car depuis quelques mois, la base vous fait savoir qu’il faut agir au risque d’être dépassés et vous commencez timidement à vous ouvrir en traînant beaucoup des pieds.

Il n’est pas trop tard pour agir, les politiques n’ont peut-être pas encore fait leur choix; les pédiatres libéraux se regroupent, discutent, font des propositions pour tenter de sortir de l’impasse où vous nous conduisez et ils ne sont pas résignés.

Certains patrons de pédiatrie ont soutenu les libéraux lors des manifestations contre le plan Juppé, je leur demande de s’exprimer et d’agir pour faire avancer la pédiatrie et non pas l’enterrer.

Parce que de nombreux parents nous font confiance, parce que nous nous faisons une haute idée de notre métier et souhaitons que de jeunes confrères éprouvent le même bonheur que nous en l’exerçant, parce que, sur un plan purement comptable, nous faisons faire des économies à la collectivité, il faut que vive la pédiatrie libérale .

Docteur Patrick CLAROT

Pédiatre

93200 Saint-Denis